by François MarchandApril 29, 2026
Après 3 longues et dures années de préparation, la mission de paix en Casamance a finalement eu lieu en novembre 2025. Txetx, militant indépendantiste depuis des dizaines d’années, en était l’acteur principal. Il fût parmi les militants basques les plus impliqués dans le processus de désarmement de l’ETA notamment au sein des « Artisans de la paix ».
Pendant ces 8 jours intenses, il est remarquable que nous ayons pu rencontrer une multitude d’acteurs, mais surtout que nous ayons pu les rencontrer ensemble : militaires et anciens rebelles étaient dans les mêmes rencontres, chefs religieux musulmans, catholiques et traditionnels travaillent de concert. Les rassemblements de civils étaient très souvent constitués d’une majorité de femmes. Elles constituent la plus grande organisation civile pour la paix : la « Plateforme des femmes pour la paix en Casamance » qui a un réseau dans les 500 villages de Casamance.
Plusieurs rencontres ont aussi eu lieu en collège et à l’université. La presse Sénégalaise a également largement répercuté la mission notamment en Casamance. En plus des exposés, le film « La paix au Pays basque » a été un support utile pour « faire voir » la résolution du conflit basque et ressortir les similitudes avec la situation en Casamance.

Une table ronde a réuni les participant·es autour d’une question centrale pour les mouvements qui cherchent à sortir du conflit armé : « Est-il possible de renoncer à la violence dans la résolution de ses conflits? Credit: Author
L’idée de cette mission nous est née d’une expérience antérieure. En 2011 à l’occasion de la « Conférence d’Ayette », l’ETA (indépendantistes basques) entame sa démarche publique de renoncer aux armes. Les militants basques ont alors bénéficié des témoignages vivants d’autres militants armés sur leur processus de renoncement aux armes : ANC d’Afrique du sud, IRA d’Irlande, notamment. Je savais le poids positif de ces témoignages dans le long processus de renoncement aux armes. J’étais aussi le témoin du rôle déterminant des militants basques non-violents dans ce processus, totalement abouti en 2018 avec l’annonce par ETA de sa dissolution.
Quand Camille Gomis, président de l’organisation Sénégalaise Génération Non Violente (GNV) et vieux partenaire de Non-violence XXI, m’annonce en 2022 la reprise des violences en Casamance, l’idée de reproduire un processus de témoignages entre militants voulant sortir des armes lui apparait immédiatement pertinente. Ce ne fût d’ailleurs pas difficile de convaincre quelques militants basques impliqués dans le désarmement de l’ETA de participer à une telle mission.
La revendication indépendantiste basque a entraîné des milliers de morts, de prisonniers, d’invalides et de déportés. Après 2011, la société civile basque, profondément imprégnée des valeurs de paix, a adopté la non-violence comme mode d’action.
Au risque de leur propre liberté, les « Artisans de la paix » ont réussi à convaincre les membres de l’ETA de prendre en charge le dépôt et la neutralisation de leur énorme l’arsenal. Six « Artisans » ont effectué les premiers démantèlements d’armes, puis ont été tous arrêtés et emprisonnés pendant trente jours. La mobilisation forte de la société civile s’est alors organisée, tant au niveau local, national qu’international. Elle a permis la libération des « Artisans » et la poursuite du processus de désarmement complet achevé le 24 avril 2017 lors d’un grand rassemblement populaire à Bayonne.

Photo prise après échanges avec Koudiossiobo Diatta, Roi de Calobone. Credit: Author
En 2018, l’ETA a officiellement annoncé la dissolution de son mouvement armé, mettant fin à plusieurs décennies de souffrance. Depuis lors, le combat pour l’autodétermination se poursuit en Pays basque à travers des actions exclusivement non violentes.
Les « Artisans de la paix » ont compris que la transformation et l’autonomie passaient aussi par un développement personnel et une organisation collective. Ils ont créé ainsi une école dédiée à l’apprentissage de la langue basque, alors officiellement interdite. Autre exemple à Bayonne, les agriculteurs et éleveurs ont mis en place des coopératives pour produire et répondre aux besoins locaux en céréales, fruits, légumes, lait, viande et fromage. Une chambre de commerce et d’agriculture, orientée vers le marché local, a été créée pour remplacer celles contrôlées par l’État, souvent axées sur l’import-export.
Les basques, épris d’autonomie, ont fait évoluer le slogan « le peuple armé ne sera jamais vaincu » en « le peuple organisé ne sera jamais vaincu ».
À Djinaky, le porte-parole de l’Initiative pour la Réunification des Ailes Politiques et Armées (IRAPA) a partagé l’expérience locale, mettant en évidence à la fois des similitudes et des différences avec celles du Pays basque.
Depuis 1982, les combattants en Casamance mènent une lutte armée pour libérer le territoire et accéder à l’indépendance. Bien qu’il s’observe une certaine accalmie depuis une dizaine d’années, des échauffourées sont parfois signalées en certains endroits. La durée prolongée du conflit (43 ans) ainsi que les souffrances multiples qu’il a engendrées ont divisé les communautés et fracturé le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC).
Si les factions armées du centre de la Casamance où vivent les civils sont promptes à entendre les messages de non-violence, celles basés aux extrémités Nord (frontière avec la Gambie) et Sud (frontière avec la Guinée-Bissau) veulent poursuivre la guerre.
Dans cette dynamique, la société civile a joué un rôle crucial dans la recherche d’une résolution pacifique. La Coalition des Organisations de la Société Civile pour la Paix en Casamance, avec ses partenaires, a facilité le dialogue avec le cantonnement de « Djakaay ». Cela a permis, le 13 mai 2023 dans le village voisin de Mongone, le démantèlement pacifique des armes.

Des leaders religieux et des soldats ont participé aux discussions sur le désarmement, reflétant la diversité des acteurs nécessaires pour aider les communautés à passer du conflit armé à la non-violence et à la construction collective de la paix. Credit: Author
Aujourd’hui, le défi principal concerne la sécurité sociale des ex-combattants, la cohésion sociale, le désenclavement des zones, et la mise en œuvre effective des accords pour assurer les derniers cantonnements frontaliers du Nord et du Sud.
Si on essaie de résumer l’impact de cette mission (qui pourrait être suivie par d’autres), c’est que ces témoignages réciproques ont contribué à délier un peu mieux les langues pour parler du conflit, y compris dans les camps de chacun des opposants : à l’intérieur d’un village, entre femmes et maris, parmi la communauté des jeunes élèves et étudiants, dialogues avec les autorités administratives.
Beaucoup ont pris conscience que les problèmes de Casamance se retrouvaient ailleurs et que les colonisés ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Un membre de l’équipe de Génération Non Violente (GNV) a résumé cette conclusion par cette phrase à double sens qui mérite d’être méditée : « Les basques sont les Diolas de la France ».
François Marchand est Ingénieur retraité Français, ancien expert international en transports publics. Objecteur de conscience en 1974, il mène depuis plus de 55 ans une importante activité bénévole pour la non-violence. Il est notamment co-président et fondateur de Non-violence XXI depuis 2001.
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