by DEUHB Emmanuel ZyzouJuly 27, 2026
J'avais cinq ou six ans quand j'ai compris, pour la première fois, ce qu'il en coûtait de s'opposer au pouvoir dans mon pays. Cette nuit-là, des militaires venus de Moundou et de N'Djamena avaient encerclé Beinanmar, mon village natal, au sud du Tchad. Ils cherchaient des militants de l'URD, un parti farouchement opposé au régime en place. Mon grand frère Jean-Claude figurait sur leur liste. Alerté à temps, il a pu fuir vers le Cameroun. D'autres n'ont pas eu cette chance : des oncles, des cousins, emmenés puis exécutés à la sortie du village.
Le lendemain, j'ai demandé à ma mère ce qu'ils avaient fait. Elle m'a répondu, sobrement : « Ils étaient opposants. » C'est ainsi que j'ai appris, très tôt, que dans mon pays, s'opposer pouvait coûter la vie. Ce traumatisme d'enfance ne m'a jamais vraiment quitté. Il est devenu, sans que j'en aie toujours conscience, le socle silencieux de tout ce que j'allais entreprendre par la suite.
Puis est venu le vent des mouvements citoyens qui a traversé le continent africain. Le
Printemps arabe en Tunisie et en Égypte en 2010, « Y'en a marre » au Sénégal en 2011, La Lucha en RDC en 2012, le Balai Citoyen au Burkina Faso en 2013. Partout, des jeunesses connectées investissaient la rue, dernier rempart, ultime recours face à des pouvoirs verrouillés. Le Tchad ne pouvait rester en marge de cette dynamique.
En 2015, à l'université de N'Djamena, naissait IYINA, « nous sommes fatigués » en arabe local. C'était le plus grand mouvement de jeunes jamais vu dans le pays : une mobilisation éclair sur tout le territoire, portée par des étudiants, des artistes, la société civile. Nous étions la génération qui refusait l'héritage monarchique des Déby.
IYINA s'est essoufflé, comme tant d'autres mouvements avant lui. La fatigue, la répression, les divisions internes ont fini par éroder ce qui, quelques années plus tôt, semblait indestructible. C'est une réalité que connaissent presque tous les mouvements citoyens nés dans l'urgence : ils sont nés d'un cri, d'un sursaut collectif, mais un cri ne s'entretient pas indéfiniment. Il faut, à un moment, des structures capables de porter la mobilisation au-delà de son souffle initial.
C'est précisément ce que nous avons cherché à faire en fondant le mouvement citoyen «Le Temps». Il ne s'agissait pas de repartir de zéro, mais de prendre le relais de IYINA dans un Tchad où l'espace civique n'était plus seulement restreint : il était devenu carcéral.

Photo prise après la sortie d'Emmanuel de prison suite à une manifestation.
Nouveau nom, même combat. Mêmes arrestations. Mêmes menaces. Mais aussi une leçon tirée de l'épuisement du mouvement précédent : la nécessité de penser la lutte non plus comme un sprint, mais comme une course de fond. Avec le mouvement citoyen « Le Temps », nous nous sommes positionnés comme une force de proposition et de mobilisation citoyenne à travers l’éducation civique et des actions de terrain. Tout en gardant la ligne de revendication pour la justice sociale et la bonne gouvernance, « Le Temps » a investi des thématiques non clivantes comme la protection de l'environnement, l’inscription sur des listes électorales, le respect des codes de la routes, la bonne utilisation des réseaux sociaux en milieu jeune, etc.
Cette réorganisation n’a tout de même pas mis « Le Temps » à l’abri de la répression Etatique. Le 26 juin 2025, le gouvernement tchadien a prononcé l'interdiction de toutes les activités de la plateforme citoyenne Wakit-Tama (section politique) et du Mouvement Citoyen « Le Temps » sur l'ensemble du territoire national. Le ministre de l’administration du territoire a invoqué des « regroupements non autorisés de fonctionner légalement » à travers un arrêté ministériel. Conséquences : En vertu de cet arrêté, ces deux mouvements ne sont plus habilités à organiser des manifestations ou des activités politiques au Tchad.
Dans ce contexte où l’espace civique est restreint, où l’opposition et la presse indépendante n’existent pas et où les manifestations sont réprimées dans le sang, nombreux activistes ont été obligé d’aller en exil. Notre engagement pour notre pays n’a pas pour autant cessé.
Mon rapport au numérique n'est pas né de l'exil. Il remonte à un premier blog, ouvert au début des années 2000, quand j'ai compris qu'une plume pouvait porter aussi loin qu'un mégaphone. Mais c'est la répression qui a fait du numérique bien plus qu'un espace d'expression : un espace de survie et de continuité pour la lutte.
Quand manifester expose à la prison, à la disparition ou à la mort, quand chaque rassemblement physique devient un risque calculé, l'espace numérique devient l'un des derniers lieux où la parole citoyenne peut encore circuler. Ce n'est pas un hasard si, au Tchad comme ailleurs sur le continent, les régimes qui répriment l'activisme pacifique dans la rue s'attaquent aussi, méthodiquement, à la liberté d'expression en ligne : coupures d'internet, surveillance des réseaux sociaux, intimidation des voix numériques. Le numérique dérange précisément parce qu'il fonctionne.
Depuis l'exil, mon combat a changé de forme sans changer de nature. Je continue d'écrire, de documenter, de relayer ce qui se passe au Tchad grâce à des plateformes comme Voice for Thought aux Pays-Bas, le Journal Le Pays au Tchad mais aussi grâce à mes réseaux sociaux personnels qui me servent d’espaces d’expression. Dans un contexte où la désinformation et les récits officiels cherchent à couvrir les exactions, le travail de vérification et de recoupement de l'information devient lui-même un acte militant. Rétablir des faits, nommer les choses avec exactitude, résister à l'effacement : c'est une autre manière de continuer le combat que j'ai porté dans la rue avec IYINA puis avec « Le Temps ».
Le numérique me permet aussi de préserver un lien vivant avec ceux restés au pays et avec la diaspora tchadienne, dispersée mais connectée. Il permet de coordonner sans se rassembler physiquement, de témoigner sans s'exposer directement, de construire une mémoire collective des abus que le silence voudrait effacer. Ce sont des gestes modestes, presque invisibles pris un à un, mais qui, mis bout à bout, forment un contre-pouvoir.
Ce que l'histoire de IYINA et du « Temps » m'a appris, je le retrouve aujourd'hui dans mon activisme numérique : une cause ne survit pas parce qu'elle crie plus fort, mais parce qu'elle sait se transformer sans se trahir. Le militantisme de rue m'a donné mes convictions ; l'exil et le numérique m'ont donné les moyens de continuer à les porter, autrement, mais avec la même exigence.
Je ne prétends pas que l'écran remplace la rue, ni qu'un article peut se substituer à une manifestation. Mais dans un pays où s'opposer physiquement peut coûter la vie, le numérique reste un espace où l'on peut encore dire non, documenter, espérer. Tant que cet espace existe, la lutte pour les droits humains au Tchad continuera.
DEUHB Emmanuel Zyzou est un blogueur, journaliste et militant tchadien des mouvements citoyens IYINA puis Le Temps. Vivant en exil, il poursuit, à travers le numérique, son engagement pour les droits humains au Tchad et en Afrique.
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