by Abdourahman Mohamed Guelleh, "TX"September 08, 2026
Après ma sortie de prison à la suite d’une détention arbitraire et injuste durant presque quatre mois, j’ai débuté mon parcours d’apprentissage de la lutte non-violente auprès de l’International Center on Nonviolent Conflict (ICNC). C’est au cours de cet apprentissage que j’ai découvert et appris la tactique du Backfire. Depuis ce moment, elle a été intégrée à mon mode de lutte mais aussi celui du RADDE, le mouvement citoyen que je dirige et qui milite pour la liberté, la justice et la démocratie à Djibouti.
Dans son livre « Les fondamentaux du backfire ou quand un acte se retourne contre son auteur », Brian Martin explique que toute injustice ou violation de normes peut se retourner contre son auteur en créant plus de soutien ou de visibilité pour la cible. C’est exactement cela, la stratégie du backfire : obtenir l’effet inverse des attentes de nos bourreaux. Quand un acte de répression est perçu comme injuste et devient visible, il peut se retourner contre ses auteurs et renforcer ceux qu’ils voulaient écraser. Dans cet article, je partagerai deux exemples concrets pour illustrer l’efficacité du backfire sur le terrain. Ces exemples sont tirés de mon expérience personnelle et de celle du RADDE, le mouvement social non-violent que je dirige et qui milite pour la liberté, la justice et la démocratie à Djibouti.
En 2022, j’ai été personnellement menacé d’arrestation, de torture, de mort et de disparition de mon corps. Dans un échange téléphonique entre le président de Djibouti et son puissant chef de la police dont le contenu avait fuité dans la presse, le président de la République ordonnait mon arrestation, une manipulation de mon identité, ma torture et me menaçait d’une balle dans la tête. Le redoutable patron de la police nationale manifestait sa prompte disponibilité à l’exécution des ordres avec l’assurance de la disparition de mon corps.
Bien que sous le choc de cette menace de mort réelle, je m’emparais de l’acte de représailles du président de la République à mon encontre. Au lieu de subir la menace, se laisser paralyser par la peur d’être arrêté, torturé et assassiné, j’ai réagi pour retourner la menace contre mes bourreaux. Paraphrasant Hardy Meriman, professeur et président de l’ICNC sur la stratégie de la résistance civile non-violente et auteur de plusieurs ouvrages, je me concentrais sur les compétences acquises en vue d’influer sur ce que je peux contrôler plutôt que sur les conditions. Entouré de mes soutiens, je postais une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle je dénonçais les menaces contre ma personne.
Mon intervention alimenta le débat sur l’affaire dite des écoutes au pays et provoqua un scandale. Des médias internationaux s’emparèrent de cette sortie abjecte du président de Djibouti. En réaction, le régime en place trouva immédiatement son bouc émissaire. Le puissant chef de la police fut démis de ses fonctions et emprisonné. La menace de mort censée me contraindre à me réduire au silence avait plutôt poussé mes agresseurs au retranchement.
À travers le monde, la prison est bien connue par les activistes et les mouvements de lutte. C’est l’une des mesures phares de coercition que les régimes autoritaires utilisent sans retenue contre celles et ceux qui combattent les injustices et les atteintes aux droits et aux libertés fondamentales.

En 2023, trois chanteuses membres de notre mouvement, avaient été arrêtées au lendemain de la clôture d’une campagne non-violente contre la vie chère et pour l’augmentation des revenus des employés, y compris pour les forces de défense et de sécurité. Elles n’avaient rien fait de mal. Elles avaient juste dansé et chanté en treillis dans un sketch humoristique. Elles resteront tout de même en détention pendant plus de 100 jours pour tenter de les intimider, les décrédibiliser et baisser la mobilisation citoyenne dans nos rangs.
Le jour de la libération de nos trois activistes, nous avons changé cette tentative d’intimidation en motivation à poursuivre la lutte. Nous avions organisé une grande cérémonie d’accueil en leur honneur. Au menu : musique, chansons, danse, discours, etc. Accueillies en héroïnes, très émues et joyeuses, des larmes ont coulé sur les visages de nos trois activistes. Elles ne s’attendaient pas à un tel accueil, à la fois aussi chaleureux et grandiose. Ce genre de fête d’accueil suscite très souvent des réactions dans nos bases militantes. Je citerai celle d’un militant très excité ce jour-là et qui me posait cette question gravée dans ma mémoire : « Monsieur le président, quand pourrais-je être emprisonné, moi aussi ? ». À travers ce backfire, nous avons réussi à démontrer non seulement aux auteurs de la répression que nos trois activistes n’ont pas été brisés par la détention mais également et surtout, que cette épreuve a renforcé le militantisme non-violent et la résilience des activistes dans nos rangs.
Comme en témoignent les deux exemples précédents, le backfire est une puissante tactique qui peut briser les chaînes de la peur, susciter des espoirs et entraîner des résultats encourageants contre les actes de représailles. Cette tactique doit jouer un rôle central dans un mouvement de lutte exposé en permanence à des actes de représailles. Il doit être préparé, planifié et utilisé méthodiquement et avec beaucoup de dextérité. L’acquisition des connaissances de base, l’objectif fixé, l’environnement d’action, la situation à l’instant T sont autant d’éléments à considérer en vue d’un backfire réussi. Il ne s’agit pas seulement de réagir, mais de construire, en amont, les conditions pour que chaque acte de répression puisse se retourner contre ses auteurs. Mourir pour ne pas tuer, tel a été et reste toujours mon état d’esprit. Tout simplement, je suis un combattant non-violent pour la liberté, la justice et la démocratie. Et le backfire restera une arme non-violente pour moi, comme pour le mouvement que je dirige.
Abdourahman Mohamed Guelleh, “TX,” is the founding leader of Djibouti’s Rassemblement pour l’action, la démocratie et le développement écologique (RADDE, Rally for Action, Democracy and Ecological Development). The former mayor of Djibouti, TX abandoned politics in 2018 to advance Djibouti’s pro-democracy movement through grassroots organizing. He is an alum of the Solidarity 2020 and Beyond’s International Activists Convening, held in Kathmandu, Nepal in 2023.
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