by Angélique Razafindrazoary LAWMarch 19, 2026
J’écris ces lignes depuis un endroit où la beauté et la peur coexistent. Protéger la forêt de Vohibola fait partie de ma vie depuis des années, et pourtant, chaque jour, je me demande jusqu’où il est possible de tenir sans se perdre soi-même. Je continue parce que renoncer serait plus douloureux que la peur.
À l’est de Madagascar, en bordure de l’océan Indien, la forêt littorale de Vohibola est l’une des dernières forêts de ce type encore intactes. Pour les communautés riveraines, elle ne représente pas seulement un écosystème à préserver : elle est un espace sacré, porteur de mémoire, transmis de génération en génération à travers les récits, les chants et les rites coutumiers.
En 2016, j’ai fondé l’association Razan’ny Vohibola ("Les ancêtres de Vohibola ") afin de protéger la forêt et de mobiliser la communauté. Les 4 000 autochtones ont accompli un rituel traditionnel, le sacrifice d’un zébu par village, pour confier symboliquement la forêt aux ancêtres. Cet acte fondateur n'a pas seulement marqué la naissance d'une organisation. Il a ancré la lutte dans la légitimité coutumière et dans une responsabilité collective assumée par les villageois eux-mêmes.
À l’origine, l’objectif de l’association était de protéger la forêt contre la déforestation illégale et le braconnage. Très vite, la réalité du terrain a montré que défendre l’environnement était indissociable de la défense des droits fondamentaux. Razan'ny Vohibola est ainsi devenu non seulement une structure de conservation environnementale, mais aussi un mécanisme communautaire de protection. Il soutient les familles touchées par les arrestations, relaie l'information, documente les situations de pression et tente de préserver des espaces de dialogue malgré une marge de manœuvre très limitée.
Cette évolution est essentielle pour comprendre Vohibola aujourd’hui. Ici, la défense de l’environnement ne peut être dissociée des coûts sociaux et humains de la répression. Protéger la forêt, c’est aussi protéger les personnes les plus exposées lorsqu’elles choisissent de la défendre.

Les rassemblements Razan’ny Vohibola reflètent une forme de résistance fondée sur la sollicitude collective, la continuité et la légitimité locale. Crédit : Angélique Razafindrazoary
À Madagascar, dénoncer des abus, contester des décisions injustes ou s’opposer à des intérêts puissants expose à des risques importants. Les défenseurs de l’environnement sont régulièrement confrontés à des arrestations arbitraires et à des procédures judiciaires longues et incertaines. La détention préventive peut durer jusqu’à deux ans avant qu’un dossier ne soit examiné par un tribunal. Durant cette période, les conditions de détention sont précaires, et les personnes détenues dépendent largement de leurs familles pour se nourrir.
À Vohibola, deux hommes engagés dans la défense de la forêt sont décédés en détention, sans avoir été jugés. Cet événement a profondément marqué la communauté et renforcé ma conviction que la protection de l’environnement va de pair avec la protection des personnes. Ici, la répression ne se contente pas de punir les individus ; elle vise à épuiser les familles, à semer la peur au sein des communautés et à saper la volonté de tenir bon.
Cette tension s’est incarnée de manière très concrète en septembre 2025 lors du tournage de « La Sixième Extinction de Masse » du réalisateur autrichien Werner Boote, du documentaire qui sortira en 2026. Werner Boote est venu spécialement pour me rencontrer et comprendre mon combat pour la forêt de Vohibola. Pour moi, c’était à la fois une opportunité et un moment de peur : faire connaître notre lutte signifiait s’exposer. Pendant le tournage, j’ai senti le poids des pressions et la menace d’arrestation peser sur moi et sur les villageois car j'avais deux militaires prêts à m'arrêter en cas de tournage.
Nous avons dû adapter nos déplacements, limiter certaines déclarations et filmer avec prudence. Ce moment m’a rappelé que la visibilité n’est jamais neutre. Le silence peut faire oublier une lutte, mais la visibilité peut aussi accroître le danger pour ceux qui restent sur le terrain. Même un témoignage pacifique devait être considéré comme un acte stratégique.
Depuis le 25 septembre 2025, Madagascar traverse une période de transition politique marquée par une présence sécuritaire renforcée. Présentée comme une mesure de stabilisation, cette situation a toutefois des effets ambivalents sur le terrain. Dans certaines zones rurales, elle contribue à réduire les espaces d’expression des communautés locales, déjà fragilisées par la pauvreté et l’isolement géographique.
À Vohibola, cette période a été mise à profit pour tenter d’imposer une structure de gestion forestière contestée, créée sans consultation réelle des autochtones et en contradiction avec les règles coutumières existantes. Cette initiative a marginalisé l’association communautaire historique et les chefs traditionnels, tout en ouvrant la voie à une exploitation accrue de la forêt. Pendant que les communautés sont sous pression, le braconnage et les activités illégales se poursuivent, souvent dans un climat d’impunité.
Face à ces défis, la réponse des autochtones n’a pas été la confrontation, mais l’organisation collective. Razan’ny Vohibola fonctionne de manière horizontale : réunions ouvertes, rotation des responsabilités, partage des rôles et droit au retrait temporaire afin d’éviter l’épuisement. Les Tangalamena (Rois et sages) jouent un rôle central d’arbitrage moral et de transmission. La lutte est pensée dans la durée, sans héroïsation ni sacrifice individuel. Cette manière d'organiser les choses est importante car elle réduit la dépendance vis-à-vis d'un individu en particulier et permet à la lutte de se poursuivre même dans un climat de peur et de précarité juridique.
La lutte à Vohibola est donc envisagée comme un effort à long terme, et non comme un acte d'héroïsme ou de sacrifice individuel. Ici, l'endurance n'est pas secondaire à la résistance ; elle fait partie intégrante de la stratégie.

Ces rencontres font partie des forces du mouvement : des espaces pour écouter, décider et persévérer ensemble. Crédit : Angélique Razafindrazoary
Ce qui se joue à Vohibola met en lumière un enjeu central pour les politiques de conservation : il ne peut y avoir de protection durable de la biodiversité sans protection effective des personnes qui la défendent. Lorsque les défenseurs de l’environnement sont criminalisés ou réduits au silence, ce sont les écosystèmes eux-mêmes qui deviennent vulnérables.
Aujourd’hui encore, Madagascar ne dispose pas d’un cadre juridique pleinement opérationnel pour la protection des défenseurs des droits humains et de l’environnement. En attendant, des communautés comme celle de Vohibola continuent de résister avec les moyens dont elles disposent : la mémoire, la solidarité et la parole. Ceux-ci peuvent sembler fragiles face à la pression armée et à l'exclusion institutionnelle, mais ce sont eux qui permettent à une communauté de rester présente, organisée et responsable vis-à-vis des générations futures.
Il m’arrive d’avoir peur, bien sûr. Mais j’ai aussi une espérance tenace : celle que nos voix, même fragiles, finissent par compter. Si je continue à écrire et à rester là, c’est parce que je crois profondément que prendre soin du vivant, c’est aussi apprendre à ne pas renoncer à notre humanité. Et chaque fois que je marche dans cette forêt, j’entends le souffle de ceux qui m’ont précédée et la force de ceux qui continueront après moi, cela me donne le courage de persévérer.
Angélique Razafindrazoary LAW is a Franco-Malagasy activist working at the intersection of human rights and environmental justice. She is founder and president of Razan’ny Vohibola, a community-based association supporting local resistance to illegal deforestation through solidarity, traditional knowledge, and nonviolent action.
Read More