by Johnatan LondonoAugust 14, 2026
Cet article a bénéficié des contributions du CNCR et de l'équipe éditoriale de Minds of the Movement. Il s'agit d'une version modifiée d'un article publié sur le site de l'Institut pour la Paix.
Le 12 juin 2026, à Paris, des organisateurs civiques, des formateurs, des chercheurs et des étudiants se sont réunis à l’occasion d’une présentation et d’un atelier animé par Marshall Ganz, intitulés « Comment protéger la démocratie tant sur le plan électoral qu’extra-électoral ?». Cette session a réuni des participants afin d'examiner comment les mouvements de résistance civile entretiennent l'engagement démocratique au-delà des cycles électoraux ordinaires.
M. Ganz, maître de conférences senior Rita E. Hauser en leadership, organisation (« organizing »), et société civile à la Harvard Kennedy School, a remis en question les définitions politiques traditionnelles du leadership. Le leadership s’exerce en tant que pratique. Les titres et les fonctions officiels ne créent pas le leadership. Selon le modèle de M. Ganz, le leadership implique d’assumer la responsabilité de donner aux autres les moyens d’atteindre un objectif commun dans des conditions incertaines.
Les campagnes politiques modernes considèrent souvent les citoyens comme des électeurs à mobiliser ou des cibles à convaincre. Ganz a fait valoir qu’une résistance civile efficace repose sur des liens humains directs. Le leadership est de nature relationnelle. Les échanges transactionnels ne permettent pas de construire un pouvoir durable. Au lieu de partir d’une revendication politique abstraite ou d’un manifeste tout prêt, les organisateurs commencent par une question relationnelle : « Qui sont mes gens ? » Une fois que l’organisateur a identifié sa base, deux questions opérationnelles s’ensuivent : Que veulent mes gens ? et Comment y parvenir ?

Marshall Ganz présente la première des six questions de l'organizing : qui sont mes gens ? Crédit photo : Institut pour la Paix
Les mouvements sociaux confondent souvent mobilisation et organisation. La mobilisation rassemble des personnes pour un événement spécifique ou une manifestation de rue. Une forte participation à un rassemblement assure une visibilité publique à court terme, mais les grands rassemblements ne laissent souvent aucune structure durable une fois la foule dispersée. La mobilisation produit des moments visibles qui ne parviennent souvent pas à générer un changement à long terme. L’organisation, quant à elle, renforce les capacités à long terme. Elle convertit de brefs moments d’indignation publique en relations stables, en compétences partagées, en rôles structurés et en pouvoir accumulé.
Le processus d’organisation connecte les personnes au pouvoir, et le pouvoir au changement. Le pouvoir existe dans le cadre des relations. Les élites ne détiennent pas le pouvoir de manière isolée. Le pouvoir dépend de la manière dont les ressources sont combinées et mises en commun. Un groupe qui semble faible modifie la dynamique du pouvoir lorsque ses membres mettent en commun leurs ressources, leur temps, leur énergie et leur action collective. L’organisation mesure le succès à l’aune de ce qui subsiste une fois l’action terminée. Le critère principal pour tout mouvement est de savoir si une communauté a développé la capacité organisationnelle nécessaire pour agir à nouveau demain.
Dans le cadre de la résistance non violente, le récit est souvent réduit à des communiqués de presse ou à des communications médiatiques. Ganz a présenté le récit comme une pratique de leadership fondamentale qui s’adresse directement aux émotions et aux valeurs humaines. Les arguments stratégiques s’adressent à la raison, mais le récit motive l’action en interpellant le cœur. La résistance non violente nécessite des ressources émotionnelles pour surmonter la peur, l’apathie, la fatigue et l’isolement lors de luttes prolongées. Le récit public permet aux individus de connecter leurs expériences personnelles à des objectifs collectifs plus larges.

La rencontre a réuni des organisateurs, des formateurs, des bénévoles, des étudiant·es et des chercheurs. Crédit photo : Institut pour la Paix
Ganz divise le récit public en trois composantes structurées. La première est l’histoire de soi. Ce récit communique les expériences individuelles et les valeurs fondamentales, expliquant pourquoi une personne se sent appelée à assumer des responsabilités. La deuxième est l’histoire de nous. Ce récit s’appuie sur des expériences collectives et des valeurs partagées. Il rassemble les individus au sein d’une communauté unifiée dotée d’une identité commune. La troisième est l’histoire du maintenant. Ce récit identifie le défi urgent auquel la communauté est confrontée, transmet de l’espoir et précise les actions concrètes à mener immédiatement. Le récit fournit l’ancrage émotionnel nécessaire pour agir dans l’incertitude sans sombrer dans la paralysie.
Les valeurs sont d’abord ressenties émotionnellement avant d’être appréhendées conceptuellement. « La morale d’une histoire réussie réside dans une compréhension vécue émotionnellement, et non seulement conceptuelle, ainsi que dans une leçon du cœur, et non seulement de la raison. » L’argumentation s’adresse à la raison. Le récit, quant à lui, est ce qui permet à un groupe de trouver la motivation d’agir.
La stratégie est une hypothèse en constante évolution sur la manière dont un mouvement progresse vers un objectif souhaité. Les mouvements considèrent souvent la stratégie comme un document figé ou un plan quinquennal rigide. Ganz a souligné que la stratégie se développe à travers l’action, l’observation, l’évaluation et l’ajustement continu. L’apprentissage découle directement de l’action. Les mouvements apprennent en agissant. Ils évaluent les résultats inattendus comme des données opérationnelles. La créativité stratégique exige d’accepter le risque et de tester de nouvelles approches en temps réel.
Les valeurs fondamentales guident la stratégie, tandis que les tactiques représentent les activités spécifiques mises en œuvre pour concrétiser cette hypothèse. Les manifestations, les grèves, les boycotts et les pétitions constituent des tactiques. Un mouvement échoue lorsqu’il considère une seule tactique comme la stratégie dans son ensemble. Les choix tactiques doivent s’adapter en permanence à mesure que les rapports de force évoluent et que les adversaires réagissent. La créativité stratégique émerge lorsque des groupes organisés combinent leurs ressources de manière innovante pour cibler les points faibles de leurs adversaires. Suivre les actions efficaces et mesurer les résultats fournissent le retour d’expérience empirique nécessaire pour ajuster les hypothèses stratégiques.

L'équipe organisatrice de la rencontre. Paris, le 12 juin 2026. Crédit photo : Institut pour la Paix
La pratique la moins glamour est la structure, que Ganz considère comme le cadre qui définit, au sein d’un groupe, comment les décisions sont prises et qui est responsable de quoi. Sans structure explicite, les efforts collectifs perdent de leur élan et s’essoufflent. La structure fournit des cadres clairs sur la manière dont les décisions sont prises et dont les dirigeants restent redevables. Les mouvements non structurés débouchent souvent sur des hiérarchies informelles où des personnes non habilitées prennent des décisions sans contrôle. Les organisations structurées assurent leur pérennité à long terme en formant de nouveaux dirigeants, en partageant les responsabilités, en répartissant les tâches et en maintenant l’action dans la durée.
Le critère qu’il impose à une équipe dirigeante est exigeant : « Comment investir dans le développement du leadership sans pour autant créer une dépendance de ce leadership à votre égard ? » Une structure qui ne cesse de produire de nouveaux dirigeants est une structure qui fonctionne. Une structure organisée autour de quelques personnes indispensables a une date d’expiration, que cela ait déjà été remarqué ou non.
La rencontre de Paris s’est conclue par une séance de coaching en direct mettant en scène une organisation engagée dans la résistance non violente. Les participants ont examiné comment l’organisation relationnelle, le récit public, l’adaptation stratégique et la structure organisationnelle s’appliquent aux luttes en cours. Une discussion ouverte avec le public a suivi, établissant un lien entre le cadre théorique de Ganz et les défis actuels liés à la défense des institutions démocratiques. Protéger la démocratie nécessite de construire un pouvoir civique qui perdure bien au-delà du jour des élections.
Cet événement a été co-organisé par l’Organization for Nonviolent Movements, Non-violence XXI, Paris Centre for Democracy (PADEM), Amis de la Terre, l’Institut pour la Paix, et Leading Change Network. Cet article est une version éditée d’un compte rendu d’évènement initialement publié sur le site internet de l’Institut pour la Paix.
Johnatan Londono est étudiant en master à l’Université Paris 8, spécialisé en études transnationales. Ses travaux portent sur la réinsertion des ex-combattantes en Colombie. En tant qu’assistant recherche et éducation à l’Institut pour la Paix, il contribue au développement des activités scientifiques et pédagogiques.
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